Du "prudent mais attentifs sur les marchés" d'octobre dernier au bien vu du "probable fin du rebond" fin mai, au sage "laissons passer l'été" récent et jusqu'aux "trois faux raisonnements" sur la crise actuelle en début de semaine, Alain Sueur a montré la stratégie boursière en actes. Bien loin des conceptions ignares et idéologiques d'une « économie de casino », tellement à la mode dans les milieux branchés (et en général protégés).
Son livre d'octobre 2007, « Les outils de la stratégie boursière » (Eyrolles) expose en 327 pages la réalité de ce qu’est un investissement en bourse. Ce n’est ni un casino ni la Caisse d’épargne, mais une démarche analogue à celle que chacun entreprend pour acheter une maison : savoir pourquoi ? Pour combien de temps ? Et avec quels moyens ? Le livre est écrit par un spécialiste, qui a passé plus de 25 ans à gérer des portefeuilles et des Sicav dans presque tous les domaines, y compris les plus pointus, à diriger des équipes de gérants. Alain Sueur, la maturité venue, y livre avec une certaine jubilation un bilan de métier. Car la bourse y apparaît comme un univers passionnant, qui sans cesse bouge et qui oblige à rester en contact avec le monde entier.
Les ignorants confondent l’investisseur en bourse avec le « golden boy ». Rien à voir ! Le matheux de 25 ans, dopé ado aux jeux vidéo et rivé tout le jour à son écran de « trading », n’a rien d’un investisseur. Il est plutôt un moderne robot des nouvelles usines que sont les salles de marché des grandes banques. Un prolétaire aliéné pour qui tout interlocuteur n’est qu’un « prix » affiché sur écran et dont le seul objectif est le « bonus » annuel qui dépassera de plusieurs fois son salaire déjà confortable. Quelqu’un qui, très prochainement, sera remplacé par une machine parce que son métier n’a rien d’humain. A l’inverse, les traits particuliers qui ont fait la fortune des grands investisseurs boursier tels Warren Buffet ou Georges Soros « sont des comportement humains, pas des ratios financiers. Ils montrent bien que la valorisation d’une société ne se mesure pas seulement dans son bilan, et que ce ne sont pas les méthodes d’analystes financiers qui font la performance. » p.114 En effet, l’auteur excelle dans la démolition critique du « mathématisable » en économie. Science qui n’est qu’« humaine », l’économie peut s’aider d’outils de calculs et de probabilités – mais en aucun cas le modèle ne se substitue à la décision ! C’est « ce qui fait le charme du métier ».
Professionnels ou particuliers intéressés découvriront que l’investissement comprend les quatre dimensions fondamentales qui animent toute existence humaine, lorsqu’elle est captivante : l’enquête pour trouver l’information, l’intelligence pour la traiter, le savoir-faire technique pour l’utiliser, et enfin le jeu pour aimer cela. Tout le contraire de l’homme aliéné par son travail ! Le schéma de la page 17 est à cet égard éclairant. Le livre se déploie en deux parties : 1/ les outils, puis 2/ comment les utiliser comme les grands.
Parmi les outils proposés, cadrer la stratégie boursière sans croire ni les économistes, ni les techniciens, ni les rumeurs, ni les analystes ; suivre les économies avec les chiffres pertinents ; évaluer les marchés en tenant compte des cycles et de la psychologie ; choisir ses actifs en fonction du risque (actions, obligations, monétaire, or, matières premières, immobilier, devises, options) ; construire un portefeuille équilibré pour l’objectif fixé.
Mieux les utiliser en étudiant les profils des grands stratèges, Warren Buffet avec le business model, Soros avec la psychologie, Peter Lynch dans la mondialisation naissante, David Baverez avec les “idées” innovatrices ; dépasser les outils en resituant l’investissement dans la mondialisation, en tenant compte des modèles sociaux pour étudier chaque entreprise, découvrir l’importance récente de la géopolitique.
Pourfendre les idées reçues est l’un des objectifs du livre : pourquoi l’immobilier n’est pas un « placement sûr », pourquoi le dollar ne vas probablement pas s’écrouler malgré les déficits américains, pourquoi attendre de la Banque Centrale Européenne qu’elle agisse comme la Fed américaine alors que son statut n’a pas été voulu pareil, pourquoi analyser dans l’abstrait Michelin, Toyota ou McDonalds est inepte, chacune de ces entreprises reflétant le capitalisme particulier généré par la propre société dans laquelle elles sont immergées…
Alain Sueur est un tenant du long terme et de l’approche « valeur » - comme la plupart des professionnels - pas un spéculateur à la petite semaine. Mais il explique pourquoi les grandes banques sont en général allergiques à cette approche. Les grandes banques préfèrent par système gérer « la relation commerciale » avec leurs clients – pas leurs capitaux. Il vaut mieux, pour cela, aller voir un établissement spécialisé dans « la gestion de fortune ». Pourquoi ? Par effet de bureaucratie, là comme ailleurs. L’approche « valeur » (acheter pas cher une société délaissée et attendre qu’elle soit revalorisée) n’a pas les faveurs des hiérarchies, qui lui préfère le suivisme de l’approche « croissance » : faire comme tout le monde au même moment pour ne pas s’exposer aux reproches. La mode d’analystes « permet un suivi par processus organisé (ce qui ravit les hiérarchies qui ont l’impression de maîtriser) ; engendre du discours (qui justifie le travail des analystes, l’activisme des vendeurs et meuble le rapport de gestion) ; suscite des mouvements (pourvoyeurs de commissions et de courtages réguliers aux tables de négociation) ; rassure le client (parce qu’il voit des mouvements, il croit qu’on s’occupe bien de lui). » p.107
Jubilatoire, vous dis-je !
Argoul, blog Fugues & fougue
Alain Sueur, Les Outils de la stratégie boursière, Eyrolles, 2007
Ceux qui ont 30 ans cette année sont nés en 1978 et ceux qui atteignent 39 ans, en 1969. Ils ont émergé à la pensée consciente vers 1981 pour les plus jeunes et ont vécu sous la gauche toute leur adolescence. On peut parler de « la génération Mitterrand ». Lorsqu’ils ont voté, c’était sous Chirac – peut-être pour lui déjà en 1995 et sûrement en 2002. Que pense donc cette génération, la trentaine venue ? TNS Sofres vient de publier une enquête sur ses « valeurs », en avril 2008. Une ‘valeur’ est en théorie ‘ce qui vaut’ ; de nos jours elle signifie trop souvent ‘ce à quoi on se raccroche’. Plutôt de l’ordre de la réaction à ce qui survient. Ce pourquoi je préfère parler pour ma part de ‘pensée’, mot plus général qui, englobe le positif et le négatif et laisse cohabiter les contradictions.
Car des contradictions, pour les trentenaires d’aujourd’hui, il y en a ! 84% déclarent se sentir bien dans la société telle qu’elle est, dont 14% « très bien » (et seulement 3% « très mal »). Enfants, famille et amis sont l’univers où passer le meilleur temps (en gros la moitié au moins des sondés). Avec un peu d’activité : du sport (37%), de la télé (35%), internet (34%, mais 43% pour les sans enfants). Pas plus le cinéma que lire (autour de 20%), finalement peu de musique, moins qu’avant (13%). Mais encore moins faire des courses (20% enfants obligent, mais 10% sans). La consommation de marchandises n’est donc pas cette tentation qui hante tant la « pensée de gauche » ; elle est plutôt « culturelle » cette consommation - télé incluse, qui est un cinéma à domicile à cause des enfants (19% avec, 28% sans). A noter les jeux vidéos, cette américanisation des comportements et du culturel qui, eux, entrent carrément dans la « marchandise ». Ils touchent quand même 16% des adolescents attardés de 30 ans, contre 4% des adultes munis d’enfants au même âge. La marchandise comme infantilisation, voilà une critique de gauche recevable !
En bref, l’enquête renvoie l’image d’une génération égocentrée, repliée sur les proches et les activités locales. Très peu de bénévolat, 8% que ce soit avec ou sans gosses.
Ce que confirme le regard qu’ils portent sur eux-mêmes : « individualistes » à 34%, « solidaires » seulement à 18% ou « engagés » à 17%, ils se veulent lucides (31%) et responsables (28%) – voire désabusés (25%) ou égoïstes (22%). Rançon des rêves brisés de la Gauche 1981, dont le relais réaliste n’a jamais été pris dans le parti, comme de la fainéance Chirac, les trentenaires se voient plus « pessimistes » (21%) qu’« optimistes » (15%). Rien d’étonnant à ce que la « morale » soit tombé si bas… à 10%. Elle se trouve au 11ème rang des qualificatifs. Exemple des pourris sous la gauche comme sous la droite : du Carrefour du Développement aux écoutes illégales, faux attentats (Irlandais de Vincennes) et suicides (Bérégovoy, Grossouvre) sous Mitterrand - et aux dépenses de la Mairie de Paris, dessous de table, billets d’avion, frais de bouche Chirac, pots de vins sur trafic d’armes (frégates de Taiwan) et autres faux électeurs Tibéri. Reste aussi cette réprobation Mai-68 pour tout ce qui touche à l’autoritarisme, dont la « morale » est le Surmoi. A noter que seulement 2% se disent sans opinion pour qualifier leur génération.
La « chance » des trentenaires par rapport aux aînés, disent-ils, sont les loisirs, la santé et l’aisance matérielle. En revanche, qualité de vie et logement agréable sont balancés (autour de 50%), tandis que ressources financières, situation mondiale et emploi sont de vraies malchances selon eux. Surtout l’emploi – merci Mitterrand et Chirac, leur immobilisme idéologique (à causes opposées) ! Ils sont 84% à jeter à la gueule des quadra, quinqua et autres sexa voire septua, leur échec patent dans la gestion de ce qui est le problème majeur de la France – bien qu’étant à la base du faire-société : l'emploi. Le raidissement corporatiste et caporaliste de la gauche sur les 35 heures, tout comme l’hypocrisie d’une libéralisation mal assumée et mal expliquée à droite, ont jusqu'ici gelé le travail en France. N’est-ce pas pour cela surtout que Sarkozy a gagné ?
La gauche pourrait se rattraper : elle a bien fait l’école et la génération Mitterrand récite son catéchisme convenable de valeurs positives : « progrès », « droits de l’homme », « engagement ».
Mais avec cette contradiction imitant fort bien la gauche réelle : en parler souvent (78% d’engagés très positifs et 75% de solidaires), le faire rarement (17% d’engagés effectifs, 18% de solidaires).
La droite menace : mérite (75%), travail (73%), entreprise (73%) et morale (71%) sont des valeurs positives, avec la même contradiction sur la morale (très valorisée, très peu pratiquée). Si le « libéralisme » (52%) est presque aussi bien (ou mal) vu que l’argent (55%), c’est en tout cas la grève (49%), l’Administration (46%), la mondialisation (43%), la religion (40%) ou la politique (36%) qui sont plutôt mal perçus, en-dessous des 50%. Quant au marxisme, son heure est passée, il a tant écœuré la génération, gavée par les profs idéologues, qu’il ne recueille que 21% de valeur positive ! Il faut dire que l’événement marquant pour 47% est la chute du mur de Berlin en 1989 – l’échec marqué du social-communisme. Ce pourquoi la gauche italienne – réaliste – a supprimé toute référence au communisme et au socialisme dans sa représentation partisane. Seulement 14% des trentenaires ont été marqués par l’élection de Mitterrand, premier Président de gauche de la Vème République, en quasi jeu égal avec la rupture Sarkozy (12%).
D’où l’attentisme politique : prouvez ce que vous pouvez faire et l'on vous croira. Pas la peine de bavasser, gauche et droite même combat. Les craintes majeures sont en effet l’accroissement des inégalités (58%) et la dégradation de la sécurité sociale (43%). Elles sont liées inextricablement au problème n°1 à 30 ans : l’emploi ! l’emploi ! l’emploi ! avec la crainte de la baisse du pouvoir d’achat (54%) et le chômage (43%).
La perte d’identité de la France ou de son influence diplomatique culturelle sont les dernières roues du carrosse, respectivement 13 et 9%, bien loin des préoccupations souverainistes de gauche et de droite. La « qualité des services publics » n'est pas excitante : 19% seulement craignent leur dégradation malgré les réformes. Peut-on se réjouir de l’échec d’école, de l’impasse de l’université, des lenteurs et oukases de la justice, de l’action de la police, de la gabegie des hôpitaux, des autorisations diverses au commerce, de la paperasserie des petits-chefs dans les diverses administrations ?
Il y a un appel à l’Etat pour réorganiser tout ça, s’élever au-dessus des petits intérêts mercantiles ou syndicaux, offrir la même base à tous : ils sont 67% à le réclamer, évidemment plus à gauche (toujours caporaliste) 76%, qu’à droite (plus éprise du lâchez-nous les baskets) 54%. Mais enfin, l’Etat reste une valeur trentenaire. Yaka le rendre plus efficace et proche des gens…
Enquête TNS Sofres du 26 au 28 mars 2008.
Argoul, blog Fugues & fougue
Mon vénérable maître jedi Warren Buffett, considère que l’analyse graphique n’a aucune valeur, sinon mystique. Avec ses diagrammes ésotériques, l’analyse graphique ressemble parfois plus à de l’astrologie qu‘à de l’analyse financière. Mais les chartistes rétorquent que, dans un marché volatil, mieux vaut décrypter les intentions des investisseurs plutôt que disséquer des bilans. De nombreux investisseurs respectés utilisent l’analyse graphique pour prendre leur décision.
Quels sont donc les secrets pour réussir avec l’analyse graphique ?
La base de la base : les courbes de prix
Une courbe de prix est une séquence de prix sur un temps donné. Un type de courbe très prisé des investisseurs est celle construite avec des barres verticales (les bar-charts), dont le sommet et la base représentent respectivement le cours le plus haut et le cours le plus bas atteint durant un jour, une semaine ou un mois. Le cours de fermeture y est représenté par une fine ligne verticale.
La hauteur de la barre verticale montre l’amplitude des cours sur cette période, et exprime ainsi la volatilité. Les chandeliers japonais, également très prisés, sont une variante de ce type de graphique.
Les indicateurs techniques, base de l’analyse statistique
Cela va du stochastique au bollinger en passant par le MACD (hum, celui-ci me donne faim …).
Par l’intermédiaire de ces indicateurs, les statisticiens essayent de modéliser l‘évolution des prix. En effet, ils sont convaincus que le passé peut les éclairer sur l’avenir, et que les cours du passé peuvent donc être projetés pour prévoir les prix futurs : l’histoire se répète. Ils partent du postulat que toute l’information disponible sur un titre financier est déjà fidèlement intégrée à son cours. Dans cette perspective, il n’y a donc aucune raison d’essayer de repérer des valeurs “aux fondamentaux sous-évalués”, et il vaut mieux travailler à détecter les tendances très tôt pour les acheter ou les vendre avant tout le monde.
Détecter les tendances : les moyennes mobiles
Au coeur de l’analyse graphique se trouve l’observation que les cours évoluent de trois façons. Ils montent, descendent ou stagnent. Le facteur clé de succès est de repérer une de ces trois tendances et de s’y coller jusqu’à repérer un autre signal montrant que la situation a changé. Une méthode pour faire ça est celle des moyennes mobiles.
Une des plus utilisées est celle qui se fonde sur les prix de clôture. Pour calculer la moyenne mobile (MM) à 5 jours (MM5), il suffit d’additionner les 5 derniers cours de clôture et de les diviser par 5.
Exemple:
* Cours jour 1 : 10
* Cours jour 2 : 12
* Cours jour 3 : 10
* Cours jour 4 : 13
* Cours jour 5 : 15
MM5 = (10+12+10+13+15)/5 = 60/5 = 12.
Si le jour suivant, le cours de clôture est à nouveau 15, on obtient MM5 = 65/5 = 13, et ainsi de suite.
Une MM croissante peut indiquer une tendance haussière, de la même façon qu’une MM décroissante peut indiquer une tendance baissière.
Vous pouvez également jauger la tendance en regardant si le dernier cours est situé au-dessus ou au-dessous de la moyenne mobile.
Si une moyenne mobile de 13 sur une courte période dépasse une moyenne mobile prise sur une période plus longue, vous avez un signal d’achat. De même, si elle la coupe “par le haut”, vous avez un signal de vente.
Les moyennes mobiles sont très fiables, surtout lorsqu’elles sont appuyées par des volumes de transactions en hausse, ce qui peut indiquer que les investisseurs institutionnels (les fameux “zinzins”) renforcent la tendance.
Mais les tendances ne durent jamais …
Acheter dans les creux avec l’analyse chartiste
Les cours n’ont pas pour habitude d’évoluer en ligne droite. Ca se saurait ! Non non, au lieu de ça, ils dessinent des pics et des creux, de part et d’autre de la courbe de tendance.
Lors d’une phase haussière, un trader à court terme s’efforcera donc de maximiser ses plus-values en achetant des titres dans les nombreux creux qui jalonnent le chemin de la hausse générale.
La fréquence à laquelle le trader fera ça dépend de son intérêt pour le trading et ses frais de transactions, mais une règle d’or est d’utiliser les graphes à long terme pour déceler les tendances, et des graphes à plus court terme pour identifier les opportunités d’achat ou de vente.
Les points de résistance se forment au sommet de chaque hausse prolongée, à mesure que les traders prennent leurs bénéfices, et au creux de chaque baisse prolongée, à mesure que les stock-pickers rachètent des titres à bons prix.
En gardant un oeil sur les résistances précédentes d’un cours, le chartiste en prolonge la ligne horizontale vers l’avenir, en espérant que cela lui permettra d’identifier les prochaines résistances et, selon le cas, acheter ou vendre.
Le mot de la fin
L’analyse graphique peut, au même titre que l’analyse fondamentale, fournir de bons outils pour réussir en bourse. Mais comme tout outil, il n’est jamais aussi bon que la personne qui s’en sert.
Un chartiste “bullish” (haussier) ou “bearish” (baissier), saura toujours trouver une ligne pour justifier son point de vue. Une tendance haussière ne sert plus à rien lorsqu’une entreprise publie un profit warning. Mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain: l’analyse graphique est bel et bien utile, mais elle n’est qu’un facteur parmi d’autres dans le succès d’une stratégie d’investissement.
Et toi cher lecteur ? Plutôt chartiste ou “fondamentaliste” ?
Laurent Curau, blog Café de la Bourse
Notre scénario est que la crise cyclique, dégénérée en crise financière, atteint désormais le système économique de la globalisation. Un rééquilibrage est en train de s’opérer entre pays développés et pays émergents avec, pour enjeu, le pétrole et les matières premières. Mais tout se tient, la globalisation n’est pas un vain mot. Un ralentissement des pays développés – il est en cours, plus avancé aux Etats-Unis – freine inévitablement les pays émergents, dont les exportations peinent. Ce qui ralentit leur appétit de matières premières. Le pétrole devrait donc voir son prix baisser d’ici quelques mois, même si sa rareté fondamentale et le manque d’investissements pour l’exploiter vont lui conserver un niveau élevé. Mais il faut le temps que les marchés s’en rendent compte, que les acteurs économiques revoient en baisse leurs prévisions, que l’inflation s’assagisse et que le dollar se stabilise. Donc que la spéculation – toujours fondée sur l’incertitude - se dégonfle. Car « la spéculation » n’est pas cause de tout. Pas plus que « l’inflation », induite par la course aux matières. Ni les « haines » entre devises pour la prééminence mondiale. Nous allons, dans cette note, régler leur compte à ces théories du complot.
La spéculation serait cause de tout
C’est le scénario « altermondialiste » qui fait de l’anticapitalisme par principe. Il y a parfois du vrai dans les critiques « alter » ; mais elles fonctionnent souvent en sophismes, logique impeccable tant qu’elle reste en circuit fermé – et qui ne résiste pas à l’examen des prémisses. Dans ce scénario « alter », un cercle vicieux se serait créé à cause de la spéculation. L’avidité capitaliste agripperait le pétrole, les matières premières et les produits alimentaires faute d’autres actifs, déjà joués. La hausse spéculative engendrerait l'inflation, et celle-ci agirait sur les taux d'intérêt des Banques centrales. Ce qui freine l'investissement et la consommation, donc alimente le vice du cycle.
Mais pourquoi ne pas examiner les prémisses de ce raisonnement ? Le principal de la hausse du pétrole et des matières n’est pas « la spéculation » mais bel et bien la demande croissante des pays émergents. Leur modèle industriel est gourmand en énergie et leurs besoins de base sont gourmands en métaux, ciment et autres denrées. L’offre ne suit pas au même rythme, notamment pour le pétrole. Les investissements pétroliers sont limités et retardés par le nationalisme des pays producteurs (qui veulent conserver le plus longtemps possible leurs réserves rares et compenser en partie la baisse du dollar par la hausse du baril), l’explosion des coûts unitaires (engineering, acier, plates-formes) et le manque de disponibilité des équipes et matériels d’exploration et production dans le monde. A cet égard, la guerre en Irak, qui a gelé la production de ce pays au sous-sol riche, a accentué le goulot d’étranglement actuel – encore une courte vue des idéalistes néo-conservateurs américains.
Il faut ajouter à ce déséquilibre offre/demande la prise de conscience croissante, née des interrogations sur le climat, de la rareté des ressources, de l’exigence d’un développement plus « soutenable » et du fait que les pays occidentaux ne sont plus leaders sur la planète. Une « course aux ressources » se met alors en place par promotion de la technique et de la productivité, mais aussi par accumulation des denrées, d’où l’examen régulier des stocks de pétrole des grands pays par les marchés. La « spéculation » est donc ramenée à son rôle habituel : celui de chambre d’écho et d’anticipation des besoins. Qu’il y ait quelques excès ici ou là de la part des fonds alternatifs quand plus rien d’autre ne tient est possible ; faire de cette activité « la » cause ultime de tous les problèmes du monde est une déformation idéologique qui ne tient aucunement compte du réel.
Déflation hier, inflation aujourd’hui
L’inflation, en revanche, est une vraie question. La globalisation et l’émergence des pays à faible coûts de main d’œuvre ont encouragé plutôt la désinflation depuis une dizaine d’années. Ce qui a permis aux Banques centrales – et notamment à la Fed – de créer des conditions monétaires durablement accommodantes. Taux bas signifient crédit abondant, donc investissements mal calculés sur le long terme. Cet état de fait a nourri des bulles d’actifs, encouragées par la sophistication des effets de levier. Mais la consommation a été aussi incitée et les importations des pays développés ont alimenté la croissance des émergents.
C’est ce modèle qui touche aujourd’hui ses limites. Non seulement le levier joue à l’envers après la crise financière des subprimes (et la crise de confiance du crédit), mais l’inflation due à la demande occidentale et aux besoins d’équipement des émergents s’est diffusée à l’intérieur des économies émergentes. Par exemple en Chine, le coton a augmenté de 30% depuis le début de l’année, les salaires de cette industrie de 13% et les prix de vente de seulement 13%. La situation de surchauffe ne pourra être réglée, dans les émergents, que dans un dosage entre taux d’intérêt plus hauts (pour éviter les surcapacités), taux de change plus forts (pour gagner plus en vendant moins) et moindres subventions sur les carburants (pour approcher la vérité des prix – donc l’économie d’énergie). Mais rien n’est efficace dans la brutalité et ce rééquilibrage prend du temps.
Dans les pays développés, un rôle central est joué désormais par les prévisions de prix du pétrole pour prévoir l’inflation. Une stabilisation autour de 135$ le baril en 2009 porterait par exemple l’inflation de la zone euro à 3,7 % en 2008 et à 2,6 % en 2009, selon le Crédit Agricole. Ce qui n’inciterait pas la BCE à devenir accommodante. Un choc pétrolier crée la stagflation parce qu’il pousse l’inflation vers le haut et tire la croissance vers le bas. Les pays qui s’en sortent sont ceux qui ont fait les réformes nécessaires pour encourager l’innovation, la recherche, l’exportation. L’inflation touche moins l’Allemagne, régénérée par dix ans de réformes, que la France, qui n’a rien fait. L’inflation n’est donc pas une « cause », mais elle révèle les insuffisances.
Euro-dollar
Le scénario anti-américain garde de beaux jours en Europe – par principe. On « rêvait » il y a peu la catastrophe : crise du crédit et retrait massif des capitaux étrangers auraient fait plonger le dollar. Ce n’est pas le cas : aucune monnaie dans le monde n’a encore la puissance du dollar comme monnaie de réserve. Le « retour à l’or », prôné par les nostalgiques de l’immobilisme, n’est pas une hypothèse économique crédible tant le métal est limité sur la planète et peu liquide. Le président russe Dmitri Medvedev a déclaré que le rôle des Etats-Unis dans le système économique mondial ne correspond pas à ses capacités réelles, principale raison de la crise actuelle. Il estime que le système financier mondial ne peut plus être construit autour d'un seul pays, les Etats-Unis, et devrait reposer sur un équilibre entre les grandes économies, avec plusieurs devises de réserve. C’est probablement la réalité de cette « fragmentation du monde » que j’évoquais précédemment, accentuée par les erreurs des 8 ans de la présidence Bush (baisse d’impôts, dépenses publiques de guerre, politique internationale qui braque le monde entier contre les Etats-Unis).
Le redressement du dollar va dépendre : du retour de l’appétit pour le risque, du rééquilibrage des anticipations de croissance entre zone dollar et zone euro, donc des différentiels de taux d’intérêt anticipés, enfin du degré d’appétence pour les actifs libellés en dollar. La croissance américaine faible est le principal obstacle au redressement. Le stimulus budgétaire va soutenir les dépenses des ménages mais sur quelques mois seulement. La fin d’année sera dure – ce qui nous fait anticiper une année 2009 comme difficile. Les investisseurs étrangers ont intérêt à arbitrer en faveur d’une monnaie faible susceptible de s’apprécier, mais c’est encore trop tôt. Même si, ces derniers mois, les entrées de capitaux étrangers ont permis de financer aisément le déficit commercial américain. Une hausse des taux au pays du surendettement ne peut être d’actualité maintenant. Elle plongerait la consommation, l'immobilier et toute l’économie des Etats-Unis dans la dépression sur plusieurs années. Le système bancaire, fragile, imploserait ou passerait entre les mains des fonds souverains. Ce qui explique l’écart des politiques entre Fed et BCE. M. Trichet a les moyens de remplir son mandat impératif : contrôler l’inflation ; M. Bernanke doit éviter une récession durable qui serait pire que l’inflation. Il n’y a donc pas « volonté de faire plier le dollar » comme l’écrivent certains – mais une adaptation de chaque Banque centrale aux conditions réelles de sa zone.
Alain Sueur
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