Les Français, quand ils sont motivés et travaillent en équipe, sont de bons artisans du football. Si les Français manifestaient autant d’enthousiasme, de professionnalisme et de débrouillardise fiscale pour réussir en entreprise, nous serions parmi les meilleurs, sans aucun doute. Malheureusement, ce n’est pas le cas : le sport serait « noble » et la production « ignoble ». Que l’argent irrigue autant l’un que l’autre ne semble gêner personne.
Et pourtant ! Le joueur de foot le mieux payé au monde (salaires + primes + droits d’image) est David Beckham avec 24 millions d’euros par an, soit 1642 années de SMIC ; Zinedine Zidane gagnait 1026 années de SMIC. Leur club commun, le Real Madrid, a réalisé en 2003 un bénéfice égal à 29% de sa valeur. Quelle entreprise de production « classique » peut réaliser de tels gains et payer des émoluments pareils ? En regard, Lindsay Owen-Jones, le PDG de L’Oréal qui est le mieux payé des PDG français, a touché 6,60 millions d’euros de salaire total en 2004, soit 451 années de SMIC « seulement ». Edouard Michelin, second PDG le mieux payé, n’a touché que 5,2 millions d’euros la même année, soit 356 années de SMIC.
Certes, la question morale peut se poser de savoir l’utilité de cette richesse inouïe. Nul individu, nulle famille, ne peuvent dépenser autant la vie durant. Il faut aussi mettre en balance les risques du métier : la jeunesse opérationnelle est bien courte en foot et les blessures sont sans nombre, comme tout PDG peut se faire débarquer par ses actionnaires si sa gestion est mauvaise même s’il négocie un parachute doré. Chacun peut avoir ses opinions sur ces sujets.
Mais si l’économie est l’organisation des moyens de produire et de répartir efficacement les ressources rares, le football est une production de divertissement comme une autre, qui doit être administrée avec autant de mesure qu’une autre. L’investissement réside en l’achat de joueurs professionnels, la production dans la pépinière des jeunes talents et la gestion dans les matchs et « la marque » du club. Le prix du joueur-star est fonction de sa rareté, comme de la demande audiovisuelle que constitue son spectacle. Rien que de plus normal que de payer cette rareté au prix que le marché est prêt à mettre. Mais il en est de même dans toutes les entreprises, dont l’objet social est de produire des biens demandés par les consommateurs. Si le PDG (qui n’est pas salarié mais « mandataire social ») permet, par ses décisions, de produire avec efficacité, de maintenir des emplois voire d’en créer, alors un revenu élevé est justifié pour le garder d’aller voir ailleurs – tout comme les joueurs de foot. Parce qu’on ne saurait remplacer un bon dirigeant par un directorat de smicards. Pourquoi serait-il plus acceptable de payer des salaires astronomiques à des joueurs de foot qu’à des PDG ?
Si les primes de départ et les plans de stock-options des PDG sont des mécanismes qui semblent s’être emballés depuis 1998, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Qu’il faille mettre de l’ordre dans la diversité imaginative des rémunérations « à côté » et moraliser les écarts, rien de plus justifié lorsqu’on est responsable d’une entreprise, donc de salariés. Mais pourquoi ne pas mettre aussi un peu d’ordre et de morale dans la surenchère de la société du spectacle ? Car, depuis le vote de la loi de 2004 par les députés français, la rémunération des sportifs s’effectue pour un tiers sous forme de « droits d’image ». Assimilant les footeux à des « artistes », ce tour de passe-passe démagogique leur permet de ne payer aucune cotisation sociale, aucune TVA, aucune taxe professionnelle due aux travailleurs indépendants, sur ces 30% du salaire brut là !
La vraie question est celle de la fiscalité française, particulièrement inadaptée, comme le note un rapport du Sénat : « Par rapport à la moyenne des concurrents, les prélèvements obligatoires que suppose le versement d’un tel revenu (1,8 million d’euros nets par an, correspondant à la rémunération d’un joueur au statut d’international) sont, en France, plus de deux fois plus lourds. Ce sont les charges sociales qui expliquent l’essentiel de cet écart. Elles sont plus de 12 fois plus élevées en France. Au terme de comparaisons basées sur des cas-types, on calcule que le coût d’un joueur international est moitié plus important en France par rapport à nos voisins.»
Mais la France, particulière société de castes, va-t-elle pour cela repenser démocratiquement cette fiscalité anormale par rapport à nos partenaires ? Pas du tout. Sa tendance « naturelle » est de privilégier un statut particulier en octroyant un « passe-droit » démagogique qui flatte l’électeur friand de foot et les medias friands d’événements, tout en contournant le « mammouth » fiscal, idéologiquement irréformable. Il faut alors trouver des boucs émissaires pour détourner l’attention : ceux qui dirigent des entreprises.
L’économie, en France, n’est-elle que celle de l’émotion ?
Argoul, blog fugues & fougue
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