Nous sommes en crise. Initialement financière, elle a dégénéré en crise économique, est en train de gagner le social, puis se pervertit en crise morale. Quels sont les enchaînements qui permettent de comprendre ? J’y vois pour ma part une suite d’excès : excès de réglementation, excès de liquidités, excès de contraction des salaires et des impôts, excès de laisser-faire dans les mœurs d’une génération. Il s’agit donc non pas du système – l’économie de marché – mais des comportements. La sagesse populaire affirme volontiers qu’un mauvais ouvrier n’a que de mauvais outils : ce n’est pas l’outil capitalisme qui a failli, mais son mauvais usage.
La crise financière n’est née ni des innovations de la finance, ni des fonds à effet de levier (hedge funds), ni des places offshore, mais du crédit au logement. Ces crédits subprimes ont été accordés par des banques - et qui oserait dire que la banque n’est pas un secteur réglementé ? Mais qui a contrôlé les risques des banquiers ? Les dérivés de crédit, servant à couvrir le risque de remboursement, ont été souscrits massivement par les assureurs - et qui oserait dire que l’assurance n’est pas un secteur réglementé ? Mais qui a contrôlé le bon sens des risques accumulés et de leur valorisation aux prix de marché ? N’est-ce pas cet excès de réglementation même et ce laxisme du contrôle qui ont permis la crise ? Excès, car on a tant réglementé que les investisseurs se sont sentis protégés. Infantilisés, ils ont oublié de prendre leurs propres responsabilité en examinant tous les risques. Excès, car on a tant réglementé que les rares innovations financières qui permettaient d’échapper à ces contraintes de risques (mais aussi de rendement…) ont fait l’objet d’un engouement disproportionné. L’être humain est moutonnier et volontiers confiant : comme investisseur, il fait comme le voisin et, puisque ce n’est pas interdit, il y va à fond. La réglementation en excès a donc eu sa part dans l’explosion financière qui vient d’avoir lieu.
Mais elle n’est que le comportement des financiers, pas la cause de la crise. Cette cause, il faut probablement la chercher dans l’euphorie monétariste, que les démagogues appellent « libérale » alors qu’elle est favorite des néo-conservateurs américains. L’action des Etats dégénérant vite en bureaucratie, il paraissait plus simple et moins contraignant de n’agir sur l’économie que par la masse monétaire. En la restreignant, on freinait la surchauffe ; en l’augmentant, on fournissait des liquidités à toutes les initiatives. C’est beau en théorie ; en pratique, on oublie les limites. Le double choc, à quelques années d’intervalle, de la bulle Internet et des attentats du 11-Septembre a incité la Réserve Fédérale américaine à offrir tant de liquidités à taux bas que n’importe quel investissement devenait rentable. Il n’y avait pas assez d’actifs à acheter pour le crédit disponible, ce qui a fait monter les obligations, puis les actions, puis l’immobilier, puis les matières premières. Les plus malins ont joué sur l’effet de levier, celui de l’achat à découvert, celui de la revente du risque, celui du refinancement des emprunts non solvables. Lorsque l’économie s’est cycliquement retournée – situation classique tous les 5 à 7 ans comme Juglar l’a montré – la finance spéculative brutalement dégonflée a eu un effet multiplicateur. L’excès de liquidités de la part de la Fed a donc eu sa part dans l’explosion financière.
Mais elle n’est qu’une cause monétaire, probablement pas la cause économique sous-jacente de la crise. Cette cause, il faut probablement la chercher dans la rémunération du travail et dans la fiscalité. Etre propriétaire de sa maison sans voir son salaire augmenter ou financer un appareil social croissant sans mettre en rapports les impôts, cela revient à vivre à crédit, c’est-à-dire sur la confiance des autres et sur le futur. Tout roule quand tout va bien ; tout s’écroule quand stoppe le vélo. Les propriétaires insolvables sont chassés de leur maison saisie par la banque ; les Etats voient leur dette s’envoler et hypothèquent le niveau de vie de la génération future où moins d’actifs paieront plus d’impôts pour rembourser la dette et plus de cotisations sociales pour payer l’afflux des retraités. Quand je pense que certains riaient des Japonais, dans les années 1980, qui s’endettaient sur deux générations pour rembourser leur maison… Nous sommes en train de faire pareil pour notre gabegie sociale. Non qu’il faille tailler à la serpe dans le filet de sécurité (éducation, santé, emploi, retraite) ! Mais il serait de bonne gestion durable d’ajuster nos dépenses à nos recettes en rythme moyen. Or, que fait un gouvernement lorsqu’un surplus fiscal arrive ? Il le considère non pas comme une réserve pour les mauvais jours, mais comme un prétexte à baisser les impôts (Etats-Unis de Clinton) ou une « cagnotte » à dépenser aussitôt (France de Jospin) ! Même chose en ce qui concerne les salaires. A trop considérer le grand large et la concurrence des pays émergents à bas coûts et à politique sociale nulle, la pression sur les salaires (accentuée en France par les 35 h) a gelé le pouvoir d’achat. Il fallait attirer les capitaux pour investir dans les pays en développement, l’entreprise a donc donné du dividende aux actionnaires ; il fallait attirer des manageurs pour conduire les entreprises, on a donc assuré des bonus, des stock-options et des retraites dorées aux hauts cadres. Mais pas grand chose aux salariés, ils sont d’une génération trop nombreuse, celle du baby-boom, soumise à la concurrence des plus jeunes à l’aise en anglais et en informatique. Le gros des salariés est menacé d’incompétence, de placardisation ou de chômage. Cela au moment où des syndicats dispersés, trop politiciens et arc boutés sur leurs petits zacquis, se gardent bien de proposer un partage plus équitable de la valeur ajoutée, préférant leurs traditionnels corporatismes. L’excès d’inégalités de la politique salariale des entreprises et de la politique fiscale de l’Etat a donc eu sa part dans l’explosion financière.
Mais elle n’est qu’une cause économique et politique, probablement pas la cause morale sous-jacente de la crise. Cette cause, il faut probablement la chercher dans la libération totale du désir. Il fut un temps où le regard des autres obligeait les grands capitalistes à la vertu ; c’était l’exemple des grandes familles austères qui firent la banque, l’auto ou le pneu en France. Au temps suivant, la morale commune issue des privations de la guerre, de la lutte contre les totalitarismes et de l’idéal de la Résistance engendre une quête du bien-être sans gaspillage, avec le souci du lendemain et des générations. Après 1968 en Occident, toute morale est jetée aux orties, chacun a le devoir de faire ce qu’il veut, de « jouir sans entraves ». Tout en consommant à outrance les réserves de la planète. Comme dans toute libération, il y a du bon (pour les mœurs, les femmes et les minorités) et du mauvais (l’arrivisme, le gaspillage de surconsommation, la pub, la télé-poubelle, la pornographie à tous les étages, le zapping, le people et le krach financier de la raison pure). L’individu, sorti de tout ce qui civilise (désormais considéré comme ringard), redevient sauvage, avec la puissance intacte de ses désirs. No limits ! Just do it ! Gagner beaucoup d’argent ? Pas de problème, fondez une entreprise high-tech ou une escroquerie en pyramide aux Etats-Unis, entrez dans un parti politique ou devenez vendeur d’armes en France, devenez trader ou commercial au bonus : exploitez, servez-vous !
Que faut-il donc tirer comme leçons de cette analyse ?
Probablement que l’économie n’a pas sa justification dans le jeu de ses seuls mécanismes. L’économie n’est qu’un outil pour mener une politique débattue en commun et tirée par une philosophie. Quelle est notre philosophie ? Notre conception du monde ? Notre sens de la vie ? Est-elle celle de l'exploitation capitaliste décrite par Marx il y a 150 ans ? Est-elle celle de l’Etat-providence, dont le capitalisme régulé a été pensé par Keynes il y a presque un siècle ? Est-elle celle de l’aventure scientifique et technologique, dont le capitalisme entrepreneur a été chanté par Schumpeter ? Ou faut-il inventer notre propre modèle, humaniste et scientifique, fondé sur l’égale dignité des hommes, le respect de la nature et sur l’intelligence ?
Revenir à l’ordre moral ? Certes non, les meilleures innovations de la génération ont été celles d’originaux inspirés par les années hippies : Apple, Microsoft, Facebook, le VTT, la voile, la maison écologique, le voyage nature… Le bouillonnement des désirs n'est pas à brimer, au risque d'en revenir à la société de haine et d'envie sociale décrite par Marx au 19è. Il est à canaliser pour le faire servir, comme le prônait Schumpeter pour l'innovation des entrepreneurs. Pas d'ordre moral, mais revenir à une certaine morale de responsabilité individuelle et collective. Cela commence tout petit dans la famille où l’enfant n’est pas roi mais à sa place, mineur protégé, éduqué, « élevé ». Cela se poursuit lors des études où l’élève n’est pas roi mais responsabilisé, guidé, « formé ». Cela s’épanouit dans la société adulte, où le citoyen n’est pas l’usager mineur à qui politiciens ou « experts » disent ce qu’il faut penser ou faire, mais où l’information est réfléchie, l’opinion s’exprime, le débat existe, les choix de société sont rendus conscients.
Ainsi du modèle de protection sociale. Selon leur histoire, certains voudront le moins de contraintes possibles, préférant tout choisir eux-mêmes des écoles privées, des mutuelles santé, des réserves chômage et des placements retraite – pour cela ils épargneront sans plus vivre à crédit. D’autres voudront déléguer à un tiers neutre, Etat ou association – pour cela ils paieront les impôts qui vont avec si l’Etat s’en charge. Mais le partage de la valeur ajoutée doit faire l’objet d’une participation dans les entreprises. Certaines auront besoin d’investir et donneront des parts de capital en attendant les profits (stock-options) ; d’autres, plus assises, préféreront les avantages en nature ou les primes salariales. L’UE mettra des droits de douanes ou des quotas aux produits dont les trop bas coûts résultent de normes sociales inacceptables. Mais c’est aussi aux associations de citoyens de militer pour le boycott des produits « socialement irresponsables » et aux consommateurs de ne pas acheter n’importe quoi à n’importe quel prix trop bas - chacun doit se prendre en main !
Les politiques des banques centrales devraient être plutôt du modèle européen, où la BCE ne desserre pas le robinet du crédit aussi facilement que la Fed, gardant plus que cette dernière l’œil rivé sur le long terme. Mais pour cela, une politique économique par zone devra être définie afin que le policy mix (l’adéquation entre politique économique, fiscale et monétaire) soit cohérent. En Europe, nous en sommes loin. Aux Etats-Unis, le dollar menacé dans sa suprématie devrait inciter à agir dans le bon sens.
Enfin, gare à la réglementation ! Les revanchards du recul de l’Etat voudraient bien regagner du pouvoir et n’importe quelle idée leur sied, surtout celles d’hier. Réglementer en est une alors que la mal-réglementation et la faillite des bureaucraties de contrôle ont été parmi les causes de la crise globale. Plutôt réduire les règles à de grands principes compatibles avec la philosophie choisie et compréhensibles par tous, sans descendre dans ces détails qui rassurent mais qui excluent les risques non listés. Avec, pour contrepartie, des contrôles plus efficaces et moins dispersés (27x3 organismes de contrôle en Union Européenne !) et des responsabilités des contrôleurs mieux établies (la SEC n’a rien vu des pratiques du fonds Madoff).
En bref, il y a du travail, mais ce n’est pas la fin du monde. Celui des jouisseurs sans entraves peut-être, mais certes pas celui des adultes citoyens ancrés dans le 21è siècle.
Les mots sont un révélateur d’état d’esprit : c’est sur cette intuition que le Centre d’Analyse Stratégique auprès du Secrétariat d’État à la Prospective (etc.) a mandé TNS-Sofres pour interroger les Français. L’étude, accessible sur le site a donné lieu à un colloque d’une matinée à la Maison de la Chimie, le 29 avril 2009. Après une intervention du Secrétaire d’État Nathalie Kosciusko-Morizet, puis la présentation par Brice Teinturier (TNS-Sofres) de l’étude, des intervenants par paires ont animé trois tables rondes : 1/ crise conjoncturelle ou structurelle ? économique ou de civilisation ? 2/ crise comparable à celles du passé ? mêmes comportements ? 3/ Que nous dit internet de la crise ? Cette dernière partie étant rajoutée pour justifier le reste du titre du Secrétariat d’État (« et de l’économie numérique »), nous la laisserons de côté.
L’enquête TNS est dite « sémiométrique » parce qu’elle mesure la réaction affective à un nuage de mots préalablement établis sur liste testée. 1500 individus de 18 ans+ ont été interrogés en janvier 2009 selon la méthode des quotas. La situation PERSONNELLE des interrogés s’est détériorée depuis 1 an pour 49%. La crise est considérée comme aussi ou plus grave que « la crise de 29 » pour 73% des interrogés. On peut se demander ce que savent les Français moyens de ladite crise de 29, mais il paraît que c’est la perception qui seule compte pour dire « c’est grave » - dont acte. Cette crise est globale et elle touche les Français dans leurs valeurs. 61% veulent réformer en profondeur le système ‘capitaliste’ actuel… mais 70% pensent qu’il ne sera réformé que sur quelques points. Schizophrénie française, unique en Europe : utopies ronflantes mais réalisme d’exécution. Les autres pays, nous dit Brice Teinturier, insistent sur les réformes d’aménagement, pas sur un changement du système ! Les Français sont pessimistes depuis qu’un beau jour de 1973, grâce aux pétroliers arabes, leur modèle social industriel s’est effondré sous la hausse du prix du pétrole. Depuis, ils ont l’impression de sauter de crise en crise et de voir leur mode de vie et leurs valeurs menacés. Ils sont 34% à penser que la crise actuelle ne sera pas réglée avant 2012 au moins ! La préoccupation pour l’environnement et pour un changement vers une solidarité accrue les regroupe à plus de 54%. Mais ils sont plus de 58% à penser que la société deviendra plus inquiétante, inégalitaire, matérialiste et autoritaire.
Sur ce dernier point, ils n’ont pas tort, puisque leur réflexe de crispation est toujours dans l’histoire de convoquer le chef sauveur, la Morale garde fou et la contrainte administrative…
TNS distingue cinq groupes d’affinités en réaction à la crise :
En bref, 61% pensent avoir une certaine prise sur ce qui leur arrive, mais pas les 39% autres.
Alors, crise de civilisation ? Oui pour Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique : il faut rassurer et réinsérer dans le débat public les exclus par la crise. Non, répond Jean-Hervé Lorenzi, Président du Cercle des économistes, voilà de bien grands mots dont le sens est très flou. Les gens savent-ils ce qu’est « le capitalisme » dont ils ont plein la bouche ? Y a-t-il dans le monde et dans l’histoire un système qui ait mieux fonctionné que l’économie de marché ? De quoi donc parle-t-on ? Il n’y a crise « de civilisation » que des croyances et illusions « françaises » : le modèle ‘universel’, l’État-providence figé une fois pour toutes, le pré carré protectionniste, l’Europe qui serait une ‘Grande France’ projetée face au monde. Il s’agit donc d’une crise économique qui aura des conséquences évidentes sur les comportements de consommation, de production, donc sur les valeurs françaises, mais au moins sur une génération ou deux - pas d’un changement brutal de toute la civilisation occidentale...
Qu’en est-il des références au passé ? La fameuse « crise de 29 », nous dit Jacques Marseille, historien de l’économie, est d’une banalité affligeante : elle a été décrite dès 1857 par Clément Juglar, médecin ayant gagné le concours d’économie de l’Académie des Sciences. L’économie va par cycles de 6 à 8 ans et les « crises » sont les manifestations du cycle, 1929 comme 2008. Pourquoi les cycles ? Deux causes en résumé : amnésie et cupidité. Les acteurs oublient vite et courent toujours à la poursuite de leur intérêt ; dès que l’équilibre des prix tend vers la spéculation, le krach n’est pas loin. Michel Guénaire, avocat d’affaires après avoir démissionné de l’université où il enseignait le droit constitutionnel, ne croit pas à la banalité de la crise actuelle. Au contraire : pour lui, cette crise est unique en France parce que c’est la première fois que les Français ont enfin conscience que le système capitaliste est en crise – mais qu’il n’y a aucune alternative à l’économie de marché ! D’où le sentiment d’impuissance, le réalisme de croire qu’il ne sera que réformé, pas changé, le pessimisme d’exclusion. Tout cela se passe dans la tête, pas dans la réalité où des acteurs agissent et vont surmonter cette crise comme d’autres auparavant. Mais le sentiment de grandeur déchue, de message au monde dont le monde ne veut pas, engendrent ces comportements frileux. Il ne faut pas demander tout à l’État, ni accuser l’Europe, ni croire le multilatéralisme dont les autres ne veulent pas (les gros Machins comme l’ONU, l’Unesco, Doha, etc.). Il faut être réalistes, comme les Américains : traités bilatéraux, rebond après licenciement, prise en main en profession libérale plutôt que fonctionnaire confortable à vie. Il faut terminer l’expérience libérale et restaurer le génie français, affirme cet auteur de deux livres récents sous ces titres.
En bref un débat bien français où l’on refait le monde ; bien parisien où la salle n’est pas conviée, laissant aux experts désignés par le pouvoir politique le soin de délivrer les bons messages ; mais bien utile pour remettre les pendules idéologiques et médiatiques à la bonne heure.
L’étude TNS-Sofres
Dominique Reynié, L’opinion européenne en 2009, Repères 2009
Dominique Reynié, Le vertige social-nationaliste – la gauche du non, Table Ronde 2005
Jean-Hervé Lorenzi et al, Fin de monde ou sortie de crise ? Perrin 2009
Jean-Hervé Lorenzi La guerre des capitalisme aura lieu, Perrin 2009
Jacques Marseille, L’argent des Français – les chiffres et les mythes, Perrin 2009
Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français – histoire d’un divorce, Albin Michel 2005
Michel Guénaire, Il faut terminer la révolution libérale, Flammarion 2009
Michel Guénaire, Le génie français, Grasset 2006
Karl Marx a beaucoup erré dans sa classification mais pour lui les classes se forment par coagulation socioprofessionnelle et idéologique. Max Weber, sociologue et économiste allemand, distingue trois ordres dans une société moderne : le politique détermine l’appartenance à un parti, ce qui peut être relativement indépendant du statut social qui détermine le prestige (ex. : la gauche caviar ou l’ouvrier d’extrême droite) ; la classe proprement dite étant de l’ordre de l’économique, déterminant le niveau de vie. Les styles de vie et la consommation spécifique fondent un ’honneur social’ auquel on ne peut déroger, quel que soit son revenu, sous peine d’être un ’déclassé’ ou un ‘nouveau riche’. L’économique est de situation, le statut de consensus, le politique de choix relatif.
La grande affaire de la république française – et du radicalisme Troisième république – a donc été de faire converger la population vers une constellation centrale, ‘pivot de la société’ et politiquement modérée : la classe moyenne. Pour cela, en accompagnement de l’essor économique, éducation, services publics et transferts sociaux ont été mis en œuvre pour réduire les inégalités et produire de la mobilité sociale. Cet engagement public a favorisé de son côté l’économie en éduquant, régulant, bâtissant des infrastructures, assurant santé, retraite et des négociations sociales. Avec succès, puisque le sentiment d’appartenir à la classe moyenne en France a doublé depuis les années 1960 (critère subjectif). La préoccupation pour l’éducation et la consommation culturelle continuent de marquer la stratégie de classe moyenne (critère sociologique). Le salaire compose toujours la part presque exclusive du revenu (critère économique). On pourrait ajouter une nette préférence pour les partis centristes ou pour les rassembleurs (critère politique).
Mais ladite « classe moyenne » exclut d’une part les 10% de ménages dont près de 40 % des revenus proviennent des prestations sociales (premier décile des revenus déclarés) et d’autre part les 10% de ménages dont l’essentiel des revenus provient du patrimoine et pour lesquels le taux d’imposition direct « moyen » est de 25 % (dernier décile). On peut même pointer 1% de carrément « exclus » et 0.01% de carrément « très riches ». La classe « moyenne » est cependant largement majoritaire selon les trois critères :
• économiquement, elle regroupe environ 80% de la population,
• sociologiquement, elle fait converger la culture vers ce que les intellos (qui veulent s’en distinguer) appellent la ‘culture de masse’,
• politiquement, elle joint « 2 Français sur 3 » selon le titre du livre de Valéry Giscard d’Estaing, dans un consensus ‘modéré’.
Selon Louis Chauvel, en 1955 le salaire d’un cadre était de 3.9 fois celui d’un ouvrier ; en 1965 de 4 fois – mais en 2000 de 2 fois seulement. Il montre que les inégalités de salaires en France ont nettement déclinées et se sont stabilisées entre 1954 et 2000. La hausse du niveau de vie des classes moyennes se fait par le salaire, pas par le patrimoine, qui reconstitue les castes. Or les inégalités sociales ne diminuent plus à partir des années 1980 (sous la gauche mitterrandienne). On évoque la perte de pouvoir d’achat due à l’inflation et à la stagnation des salaires due aux 35h, l’augmentation de l’insécurité économique et sociale, les moindres prestations et réductions d’impôts, le favoritisme fiscal envers les moins lotis ET envers les plus aisés, l’envol de la bourse et de l’immobilier qui favorise le patrimoine au détriment du salaire – jusqu’à ces derniers mois...
S’il existe de fait une relative convergence des modes de vie, des pratiques culturelles, des biens d’équipement, et des relations sociales, la situation des « classes moyennes » ressemble cependant plus à celle des bas revenus. Depuis 25 ans, les hauts revenus se détachent de plus en plus des autres catégories sur de nombreux aspects du mode de vie, notamment l’endroit de résidence et le recours aux écoles privées. Cela donne le sentiment aux membres des classes moyennes d’être relégués dans la ‘masse’, en bref « déclassés ». Leur hantise est alors de se distinguer du ‘populaire’ – et surtout des comportements et modes de vie du populaire des populaires : les ‘immigrés’. Il s’agirait donc moins de xénophobie que de la peur de redescendre « aussi bas » sur l’échelle sociale. L’angoisse diffuse de la classe moyenne a pour cause principale le malthusianisme économique des années Mitterrand et Chirac où l’incantation politique a remplacé la réflexion sur les blocages structurels, au rebours des autres pays développés. La stagnation d’une économie fait régresser socialement. Denis Olivennes a très justement pointé la très française « préférence pour le chômage » qui rend difficile tout licenciement – donc empêche d’embaucher. Dès lors, ce sont « les héritiers » (au sens de Bourdieu et Passeron) qui se retrouvent favorisés : dans la course aux études et aux meilleurs établissements, par leur réseau social, par leur comportement ‘conforme’ aux préjugés de ceux qui font passer les concours comme des recruteurs du privé.
Nombre de politiques confondent causes et conséquences : ce n’est pas l’État-providence qui a créé la classe moyenne, mais bel et bien l’essor économique (comme partout ailleurs - même en Chine d’aujourd’hui). Si l’on remet la construction sur ses pieds, on constate que l’efficacité de l’État est d’autant plus grande qu’il accompagne l’essor, en disposant de marges de manœuvres. Celles-ci proviennent des impôts et taxes que seule la croissance économique est capable de produire. A l’inverse, trop de garanties statutaires et de blocages réglementaires ont pour effet, en situation de stagnation économique, de faire exploser le chômage. Avec toutes les conséquences sociales qui en découlent. Et la conséquence malheureuse que le Budget de l’État ne peut plus suivre l’explosion concomitante des prestations redistributives. Les plus pauvres alors se paupérisent encore, tandis que les nantis se débrouillent, étant seuls à même de trouver du travail par leur réseau et de renforcer leur capital scolaire, seuls à même d’investir encore un tant soit peu dans l’immobilier (pour les enfants et petits-enfants) – donc seuls à même de s’enrichir sans même le vouloir !
Notre pronostic est « oui », mais une vie différente. Tout comme un adolescent mûrit dans l’épreuve, le système économico-politique que nous connaissons en sortira transformé. Reste à surmonter l’épreuve, ce qui n’est pas encore fait.
Le défaut massif des banques islandaises, dont les actifs étaient dix fois supérieurs au PIB du pays, montre que chaque gouvernement ne peut tout seul dans son coin, s’en sortir. La coordination internationale est indispensable, au moins par zone économique. Le Royaume-Uni l’a parfaitement compris qui, bien que n’étant pas dans la zone euro, s’en est vite rapproché pour agir. L’Islande, la Suède, la Norvège, le Danemark, et tous les pays de l’est encore hors zone, mesurent combien il est utile de faire partie d’un ensemble qui compte au niveau mondial. Les interconnections des échanges d’hommes, de biens et de capitaux sont tels qu’ils exigent des ensembles homogènes où la régulation ait un sens. L’Eurozone est de ceux-là, tout comme l’ALENA entre USA, Canada et Mexique, l’ASEAN pour l’Asie et le Mercosur pour l’Amérique latine.
Dans cette zone, on voit combien le volontarisme d’Etat peut être contre-productif : la décision de l’Etat argentin de nationaliser les régimes de retraite part d’une bonne intention – mais les effets pervers n’ont pas été mesurés. C’est une chute dramatique de confiance en l’Etat qui s’est produite aussitôt ; ce qui est perçu comme une confiscation au profit des politiciens (souvent corrompus) a entraîné une immédiate fuite des capitaux et un effondrement de la monnaie nationale. Au moins, lorsque la monnaie est celle d’une union d’Etats, ces genres de mouvements ont beaucoup moins de chance de se produire. La libre circulation dans la zone permet aux citoyens d’aller s’installer légalement où bon leur semble si la politique fiscale de leur pays devient confiscatoire – ce qui limite les tentations… Les éventuelles fuites de capitaux n’affectent pas la zone, mais les rentrées fiscales de l’Etat trop gourmand – ce qui incite à la prudence et à la coopération. L’assise monétaire inter-états rend les garanties plus stables et la confiance plus forte : la Banque centrale européenne ne peut laisser tomber un système bancaire national d’un pays de la zone sans que cela ait des répercussions sur la monnaie unique – donc qu’elle soit amenée d’une façon ou d’une autre à intervenir.
La coordination au niveau mondial est utile, mais pas indispensable pour remettre l’économie sur les rails. Ce pourquoi le ‘Bretton Woods’ attendu par les interventionnistes, notamment jacobins, a peu de chances de se produire. Il y aura du discours, plein de bonnes intentions… et peu de concret. Le monde nouveau se fondera en effet sur des coalitions variables d’intérêts, appuyées sur les grandes zones économiques. Et c’est être naïf incurable, comme le pointe si bien Hubert Védrine, que de croire qu’existe une « communauté internationale » qui ne rêve que tout le monde soit beau et gentil et généreux et prêt à donner à son voisin pour rien… En revanche, s'entendre avec l'Allemagne et l'Angleterre reste indispensable en Europe.
Quel est le monde d’aujourd’hui ?
Une superpuissance qui, depuis 8 ans, a raté sa politique intérieure, sa politique extérieure et son économie.
Quel sera le monde demain ?
L’effacement relatif de la superpuissance qui restera militairement inégalée mais dont le modèle global ne séduira plus : la dérégulation maximum des libertariens a échoué (être libertarien n’est pas être libéral), la démocratie à l’américaine attire moins (sauf si Obama 1/ l’emporte, et 2/ s’il réalise en politique étrangère les espoirs mis en lui – ce qui n’est pas assuré) ; la croissance forte fondée sur la dette (des particuliers, des entreprises, de l’Etat) est finie, l’épargne américaine doit désormais remonter, rien que par souci pour les retraites, fortement affectées par la chute de la bourse.
Ce monde nouveau n’accouchera que dans la douleur :
Il semble pour l’instant que la panique soit stoppée, ce qui est la première étape ; reste à consolider le système bancaire pour que le crédit puisse à nouveau irriguer l’économie. Pendant ce temps, la bourse continuera à faire du yoyo jusqu’au double-creux qui marquera la fin de la purge (mais 2009 ? octobre 2009 ? printemps 2010 ?). Nul ne sait encore si le premier creux est déjà fait…
Car nous n’échapperons pas à une récession, avec son cortège de révision des résultats en baisse, de chômeurs, de faillites et de revendications sociales ; après les décisions communes de baisse des taux, chaque Etat devra donc décider d’une politique de relance tout en activant les filets sociaux, aggravant le déficit à moyen terme en attendant des jours meilleurs. Ce sera la deuxième étape : celle qui décidera la tendance du marché. L’espoir d’en sortir assez vite en U ? Ou le marasme d’une récession en L ?
Une fois la crise passée, dans 2 ou 3 ans, gageons que les impôts devront augmenter, touchant surtout les CSP+ mais pas les vrais riches qui savent comment les minimiser. Gageons aussi que l’inflation repartira à terme pour éponger les dettes de tous et pour absorber l’afflux massif de liquidités qui sont engouffrées en ce moment dans le système. Ce sera alors un nouveau monde pour les marchés : retour aux actions, surtout celle des pays en croissance, retour à l’énergie et aux matières premières, actifs réels, rebond de l’immobilier – tout ce qui protège de l’inflation sur le long terme. En revanche, méfiance envers l’or, les livrets et assurance-vie en euro, méfiance envers les rentes, dont les obligations, minées par l’endettement des Etats, surtout ceux qui ont trop peu de croissance.
Plus de frilosité, moins de prêts risqués, moins d’innovations – la croissance future reviendra, mais elle sera faiblarde. Il faudra des années – dix ans ? – pour que le monde développé se sorte de l’impasse dans laquelle il s’est mis.
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